Le blog de Diane Barbier-Mueller

  • La rhétorique pour changer le futur?

    « Les travaux d’écolier sont des épreuves pour le caractère, et non point pour l’intelligence. Que ce soit orthographe, vers ou calcul, il s’agit d’apprendre à vouloir » exprimait le philosophe Alain dans ses Propos.

    A l’heure des débats sur la gestion de nos écoles pendant la pandémie Covid-19, la question se pose du maintien des examens de fin d’année. Le Département de l’Instruction Publique (DIP) de Genève a fait le choix de renoncer à ces examens. Ses soutiens prônent des élèves concernés par des problématiques d’actualité : la défense des droits des femmes, les réformes environnementales demandées pour assurer un avenir meilleur, combats assortis de marches et manifestations qui avaient déjà libéré les élèves de plusieurs journées de cours. Ces mouvements seraient les preuves d’esprits critiques bien développés et concernés par des sujets plus importants que ceux enseignés en classe.

    La question que je me pose aujourd’hui est de savoir si le DIP, ses défenseurs et ces élèves révolutionnaires ont conscience de l’importance que l’éducation peut représenter. L’avenir est une problématique certes importante. L’urgence climatique est avérée et il est nécessaire que la jeunesse puisse s’exprimer à ce sujet. Mais le problème n’est pas là. Les préoccupations des jeunes sont entièrement tournées vers le futur, en oubliant totalement le passé.

    Or, c’est en apprenant et comprenant ce qui s’est passé avant notre existence, que nous avons les moyens de raisonner pour éviter des erreurs déjà commises et que nous pouvons apprendre à devenir meilleurs. Platon, Aristote, Ronsard, Du Bellay, Galilée, Newton, Descartes, Corneille, Molière, Voltaire, Rousseau, Hugo, Balzac, Proust, Sartre. Il y a moins d’un siècle, ces philosophes, auteurs, scientifiques étaient à la base de toute éducation classique. Aujourd’hui, bien que la plupart de ces noms restent connus, combien d’écoliers ont-ils réellement lu un écrit de ces illustres génies ? L’étude des textes de ces personnages permet de former les esprits à la raison. Et c’est grâce à la raison et à l’expérience qu’il sera possible de construire un avenir meilleur, et non grâce aux émotions.

    Le DIP rendrait service à ses jeunes générations en leurs apprenant à raisonner, à argumenter, afin de se faire comprendre par leurs aînés, qui aujourd’hui n’entendent que des plaintes sentimentales. Jusqu’au XIXe siècle, l’enseignement dispensait des progymnasmatas, des exercices de rhétoriques qui avaient pour but de former les étudiants aux discours et débats. Un discours enrichi de citations, de figures de styles, de métaphores et de comparaisons pourrait atteindre l’objectif, faire changer les mentalités et ainsi tendre vers les buts souhaités. Aldous Huxley, dans le Meilleur des mondes, affirmait : « Les mots peuvent ressembler aux rayons X. Si l’on s’en sert convenablement, ils transpercent n’importe quoi ».

    Apprendre aux jeunes à connaitre le passé, à développer un esprit critique, à s’exprimer avec une structure et des arguments seraient les axes que le DIP devrait privilégier dans son programme, s’il souhaite aider ses étudiants à pouvoir prendre les rênes de leur avenir et l’orienter vers un monde meilleur.

  • Le taux de représentation de notre démocratie

    En pleine crise sanitaire causée par le Covid-19, une partie du peuple genevois s’est rendue dans les urnes pour élire ses représentants au Conseil administratif. Une partie seulement. Certaines communes n’ont pas eu besoin de second tour. Et pour les autres, le pouvoir exécutif n’a pas semblé intéresser grandement leur population. Le taux de participation s’est élevé, ce dimanche 5 avril, à seulement 29,12%.

    Pourquoi un tel désintérêt de la population pour élire ses représentants ? Il est coutume que le 2ème tour intéresse toujours moins que la 1ère votation (qui n’a toutefois mobilisé cette fois que 35,71% de la population, s’étant déroulée pourtant juste avant le confinement). Les élections des représentants politiques cantonaux et nationaux ne font guère mieux, le taux de participation se trouve toujours en dessous des 40% de participation. Est-il alors juste d’estimer que nos parlements et gouvernements sont une représentation du peuple ?

    La raison souvent évoquée est la perte de confiance d’une partie du peuple dans ses institutions. Plusieurs explications peuvent être soulevées : La première relève des aspects personnels souvent identifés par les médias ou les politiciens eux-mêmes : brouilles inter ou intra-partis, divisions d’un parti et/ou autres affaires personnelles. La deuxième est le reproche fait parfois sur le manque d’anticipation des volontés du peuple : l’écologie en est l’exemple le plus frappant, il y a 2 ans, peu en dehors des plus jeunes se préoccupaient du réchauffement climatique ou de la destruction des forêts, alors qu’aujourd’hui toutes les générations s’accordent à demander des mesures rapides pour préserver les ressources naturelles de la planète. Par ailleurs, il est parfois difficile de réellement comprendre les enjeux derrière la politique : qu’apporte-t-elle ? Les politiciens défendent-ils réellement les intérêts du peuple et pas simplement les leurs ? Il est compliqué de pouvoir y répondre, faute de pouvoir verbaliser clairement quels sont les intérêts de la population.

    Alors est-ce que le faible taux de participation serait le signe d’un désintérêt d’une partie des Genevois pour ses institutions ? Probablement pas. Le taux de participation pour les objets législatifs est bien plus important, puisqu’en moyenne 47% de la population genevoise prend part aux votations fédérales, taux se trouvant au-dessus de la moyenne nationale. Les Genevois s’intéressent donc activement à la politique et clairement aux thèmes qu’elle défend. Le désamour semble donc propre aux représentants politiques.

    Le rôle de l’Etat est décisif. En pleine crise sanitaire, nous pouvons en comprendre l’importance, car c’est vers l’Etat qu’indépendants et salariés se tournent pour trouver un espoir de sortir du confinement sans trop de dégâts. C’est vers l’Etat encore que les patients se tournent pour espérer survivre à l’épidémie. C’est à l’Etat finalement que le particulier obéit, en respectant ses recommandations et en restant chez soi pour éviter la propagation du virus.

    Mais l’Etat n’est pas une entité propre. L’Etat vit et fonctionne avec des personnes humaines. Les impulsions sont en grande partie données par les politiciens qui le constituent. D’où l’importance d’élire des personnes représentant la population de l’Etat. Car s’il n’est dirigé que par une minorité de cette population, celle qui choisit de s’exprimer, une autre se retrouvera frustrée et ne pourra s’en prendre qu’à elle-même. A Genève, notre Etat est important, et bénéficie de moyens financiers conséquents. Chaque année, cet Etat crée proportionnellement plus de postes que ne croît la population. Et cette croissance a un coût. Ces dernières années, le peuple genevois, par son Parlement, son Gouvernement, mais aussi par le résultat de ses votations, a fait le choix de la cigale et la question se pose : allons-nous le payer ces prochains mois, ces prochaines années, avec la crise inédite qui survient aujourd’hui ? N’oublions jamais que l’argent qui permet de financer ce type de dépense ne sort pas d’un puit sans fond. Il faut le gérer avec sagesse et justesse.

    Trouver ce fragile équilibre est un exercice difficile. Il demande également d’être prudent. L’exemple que la Confédération a donné est parlant : ces dernières années, la Confédération a opéré un bénéfice de ses exercices annuels. Une partie de son Parlement lui demandait de distribuer ce dividende directement à la population, sous forme de prestations. Le Conseil fédéral n’a pas écouté et préféré adopter une stratégie plus conservatrice. Aujourd’hui, face à une crise économique sans précédent depuis la 2ème guerre mondiale, le Conseil fédéral a choisi d’utiliser ces économies pour venir en aide à ses citoyens. Que l’on approuve ou non, cette stratégie est payante. Le rôle de la Confédération est avalisé et son importance, avérée.

    On comprends donc le poids et les conséquences des décisions résultant du choix de personnes élues pour représenter le peuple. En cette période de crise, il est essentiel aujourd’hui que les politiciens, avec l’aide des médias, saisissent cette opportunité pour renforcer leur image. Tant que les distorsions inter-politiciens continueront à faire couler l’encre des médias et des réseaux sociaux, le message sera dilué par des futilités et la confiance des électeurs perdue. Ces temps de confinement appellent à la solidarité. Il convient de mettre à profit ce moment et en profiter pour réfléchir, proposer des solutions d’aide à l’entier de la population, accompagnées de mesures sociales et économiques fortes. Les politiciens élus ont une marge de manœuvre importante. En collaborant ensemble, pour trouver des mesures satisfaisantes, sans pour autant cesser toute activité, ce qui conduirait immanquablement à une perte financière trop lourde à supporter pour le canton. En se comportant de façon responsable et exemplaire, les institutions politiques pourront peut-être regagner la confiance et l’intérêt des Genevois. En redonnant à la population l’envie de participer en nombre, aux choix qui nous concernent tous, les politiciens n’en sortiront que gagnants. Il en va de la bonne santé de notre démocratie.

  • La dette de Genève est notre avenir?

    Ce début d’année 2019 est décidément riche en débats et enjeux majeurs pour notre avenir : les jeunes manifestent pour l’écologie, la gauche et la droite récoltent des signatures pour permettre au peuple de se prononcer sur la recapitalisation de la caisse de retraite de la fonction publique, le budget 2019 du Conseil d’Etat a été accepté par une majorité de gauche du Grand Conseil, la réforme fiscale des entreprises a également été accepté par une majorité du Grand Conseil, résultat, fait rare, d’un compromis trouvé entre la droite et une partie de la gauche.

    Les articles sur ces sujets étant nombreux, il est parfois difficile de garder le fil. C’est peut-être ce qui explique que le lien ne soit pas fait sur un fait préoccupant : beaucoup de ces projets risquent de creuser dramatiquement la dette du canton de Genève. Pour rappel, cette dette s’élevait fin 2017 à 12,4 milliards. Les prestations offertes à la fonction publique aujourd’hui ne permettront pas à la jeune génération de bénéficier des mêmes avantages que leurs aînés dans deux décennies.

    En effet, si on s’intéresse de plus près à ces projets : la caisse de retraite des fonctionnaires (dit CPEG), n’arrivant plus à assurer un taux de couverture suffisant à ses assurés, doit encore une fois être renflouée si elle souhaite respecter les règles fixées par la Confédération, qui exigent un taux de couverture de 60% minimum en 2020 et un taux de 75% en 2030. Un scénario qui se répète, car en 2014, un premier plan de recapitalisation avait été accepté par le peuple, prévoyant le versement d’un montant total de 6,4 milliards sur 40 ans. Le problème demeure : en remettant à flot un bateau qui prend l’eau sans chercher la source de la fuite, il a de fortes chances de couler une nouvelle fois. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé, puisqu’il faut aujourd’hui refinancer la CPEG. La gauche et les syndicats nous demandent d’ailleurs de répéter la même erreur, puisqu’ils ne veulent en rien modifier la structure de la caisse. Leur stratégie pour conserver leurs acquis : donner des terrains dans la zone du PAV à la CPEG afin qu’elle développe des logements sociaux, aux rendements très bas. L’intention est louable, mais quand cet argent est censé renflouer justement la caisse pour assurer le taux de couverture, on peine à comprendre la stratégie.

    Autre stratégie, même logique : le budget voté en décembre 2018 par une majorité de gauche du Grand Conseil. L’historique de ce budget remonte à septembre 2018, lorsque le Conseil d’Etat annonce une rentrée d’argent inattendue et pourrait alors s’assurer un budget bénéficiaire de 200 millions de francs. Le bénéfice étant néanmoins considéré comme trop important : le gouvernement décide alors de renoncer aux mesures d’économie en lien avec les charges de la fonction publique, et consent de plus à des dépenses de charges non prévues. Résultat : le bénéfice ne sera « que » de 27,8 millions de francs ! Dans de telles conditions, notre dette à tous mettra du temps à se réduire.

    Après neuf mois passés désormais à siéger au Grand Conseil, en lisant la presse plus attentivement, en écoutant le discours des politiciens de gauche, qui requièrent toujours plus de mesures sociales, plus d’augmentations d’impôts, plus de solidarité, je tire aujourd’hui un constat qui me rappelle un conte que me racontait ma grand-mère : un roi décède et lègue à ses deux fils deux royaumes, ainsi qu’une somme d’argent équivalente pour la gestion des terres et de leurs populations. Le premier fils prit la décision de ne jamais rien refuser à son peuple : pendant 1 an, toutes les demandes furent accordées : routes, écoles, ouvertures de bars et restaurants, constructions de maisons. Au bout de l’année écoulée, les coffres se retrouvèrent vidés. Et le peuple ne put plus rien recevoir. Vint le temps de la famine, de la maladie et de la désertion de ceux qui pouvaient partir. Le second fils décida d’adopter la stratégie inverse : il refusa presque tous les projets : n’accepta qu’avec parcimonie, en fonction des projets les plus urgents, avec une stratégie de développement à long terme. Les années passèrent, et le royaume du second fils prospéra, et ne manqua de rien. Au final, le roi le plus aimé fut celui qui sut dire non d’abord, pour pouvoir accorder plus tard.

    Il est important de se soucier des personnes en situation plus précaire, mais aujourd’hui, il n’est pas possible de satisfaire tout le monde, comme si nos ressources financières étaient illimitées. Il est important que les élus, les personnes engagées dans la vie citoyenne, et l’Etat comprennent que ce n’est qu’en ayant une réelle vision pour notre Canton, et une stratégie d’investissements à long terme que l’on permettra de pérenniser la bonne santé financière de notre canton. C’est notre avenir qui est en jeu, et celui de nos enfants. Il faut enfin commencer à apprendre que l’argent a un prix.